| SCHAKALE
UND ARABER Film de Jean-Marie Straub Texte tiré de Schakale und
Araber, nouvelle de Franz Kafka. Avec Barbara Ulrich, Giorgio Passerone, Jubarite
Semaran. Caméra : Christophe Clavert. Son : Jérôme Ayasse. Assistant
: Arnaud Dommerc. Production: Belva GmbH. 2011. 11 minutes. Digibéta
PAL, couleur, son mono, format 4:3.
Un projet ancien (pour le numéro
400 des Cahiers du Cinéma, en octobre 1987, Jean-Marie Straub avait
envoyé à Wim Wenders la traduction par Danièle Huillet
de la nouvelle de Kafka), réalisé maintenant comme « comédie
de chambre ». Chacals, Arabes et Européen, meute, masse, individu
: des conflits immémoriaux dans le désert, une étrange affection
entre ennemis de toujours. Qui résoudra l’énigme du monde dans cette
«histoire d’animaux» publiée par Kafka en 1917 ?(Extrait du
dossier de presse) |
| Gît
donc bien dans le sang. par Yannick Haenel Regardez
cette montagne, disait Cézanne : autrefois, elle était du feu. Regardez
aujourd’hui ce film de Straub : il vous transmet ce feu. Car le feu — si c’est
vraiment du feu — résiste au temps, il traverse les corps et les noms,
il se change en voix, et vous parle. D’abord, la voix qui résiste est
celle de l’exil : l’écran est blanc, on écoute une musique de György
Kurtag — un chant, en allemand : « De nouveau, de nouveau, bannis au
loin, bannis au loin ». Apparaît une femme, elle se tient à
genoux dans un appartement, les yeux fermés. La lumière éclaire
son visage et ses cheveux ; elle profère une parole, entre prière
et imprécation : « Je suis — dit-elle — le plus vieux chacal alentour
». Le texte est de Kafka, il est dit en allemand ; il est question du
désert, des frontières impossibles, du sang et de l’affrontement.
Défile, en sous-titre, la traduction extraordinaire que Danièle
Huillet a faite de ce texte : langue à la splendeur rugueuse, langue qui
coupe le feu. (Ainsi la femme qui porte le texte de Kafka fait-elle aussi revenir
par sa lumière la présence de Danièle Huillet.) La
femme salue quelqu’un qu’elle espérait voir venir dans ce désert.
C’est un homme du Nord, on ne le voit pas répondre, l’écran est
noir quand il parle, on entend sa voix. La femme lui demande d’intervenir dans
le conflit qui oppose les chacals aux Arabes. L’homme du Nord s’abstient. Les
Arabes égorgent les bêtes, il faut que l’égorgement cesse,
il faut que cesse cette saleté : la mise à mort des bêtes
dont eux, chacals, sont obligés de manger la charogne. Elle tend à
l’homme du Nord des ciseaux pour que soient égorgés à leur
tour les Arabes. Regardez les ciseaux filmés sur le plancher de l’appartement
par Straub dans la lumière du désert de cette voix. Si vous ne voyez
pas le feu qui raye le bois, c’est que vous n’entendez pas d’où vient cette
plainte : « Ces ciseaux cheminent à travers le désert »,
vient dire l’Arabe qui interrompt le dialogue : « À chaque Européen,
ils sont proposés ». L’irruption de l’Arabe fait entendre une
autre voix, celle qui laisse entendre que la plainte des Chacals est une
comédie, et que la violence elle-même est une farce jouée
par des rivaux, au bord du territoire qu’ils convoitent et pour lequel ils se
déchirent depuis toujours. Une farce qui tourne autour de l’extermination,
autour du désir d’exterminer son ennemi : « Donc enfin les ciseaux
». Straub parvient à faire entendre la drôlerie de ce dialogue
par le jeu des têtes qui se lèvent, se baissent, et défient
leurs lignes ; par cette sobriété sauvage des gestes qui définit
le grand humour. Comme le texte de Kafka, le film de Straub est une comédie
: il joue sur la prétention de chacun des protagonistes à tenir
son rôle. Car c’est un film sur l’ennemi — sur ce qu’il en est, crûment,
de parler de son ennemi. Sur : dire du mal. Sur : la diffamation. Est-il possible,
comme le demande le chacal, de « mettre fin au conflit qui déchire
le monde » sans en passer par le sang ? Prendre la parole, c’est viser
un ennemi, le serrer entre ses mâchoires, « prendre son sang ».
Sinon, est-ce parler ? Parler consiste à retrouver le feu que Cézanne
voyait sous la montagne, et ce feu est lié, disent Kafka et Straub, à
la querelle — à cette querelle qui à la fois fonde les partages
et les empêche. Car il n’est pas sûr que la conciliation existe ;
il n’est pas sûr qu’il soit bon qu’elle existe. Comprenez cela : la violence
est aussi quelque chose qui aide. Querelle entre les langues, querelle entre
les images, querelle entre Moïse et Aaron, entre le ciel et la terre, entre
les animaux et les hommes, entre ceux qui tuent les bêtes et ceux qui mangent
les charognes, entre l’exil et la patrie. Querelle qui ne peut s’arrêter.
Querelle fondée sur un amour très secret pour l’ennemi : «
Merveilleuses bêtes, n’est-ce pas ? », dit à la fin l’Arabe
en parlant des chacals. Franz Kafka a publié ce texte en 1917, c’est-à-dire
en pleine guerre mondiale, dans Le Juif, la revue de Martin Buber. Il demande
à celui-ci de ne pas lire ce texte comme une allégorie : c’est,
dit-il, une histoire d’animaux. Chez Kafka, l’animal est précisément
ce qui échappe au cadre (à la loi) ; il est tout entier mouvement
et liberté — mouvement qui erre, liberté qui creuse : pour la parole,
devenir animal, c’est entrer dans ce grand territoire. Celui qui, voyant ce
film, croira y voir un point de vue sur le conflit israélo-palestinien,
fera donc bien d’aller voir ailleurs. © a.t. pour independencia 2011
(Extrait du dossier de presse) |