Ciné Art ~ Mai 2012

Vend. 25 mai 2012 - 20h - Caméo Ariel Metz

Schakale und araber

SCHAKALE UND ARABER
Film de Jean-Marie Straub
Texte tiré de Schakale und Araber, nouvelle de Franz Kafka.
Avec Barbara Ulrich, Giorgio Passerone, Jubarite Semaran.
Caméra : Christophe Clavert.
Son : Jérôme Ayasse.
Assistant : Arnaud Dommerc.
Production: Belva GmbH.
2011. 11 minutes. Digibéta PAL, couleur, son mono, format 4:3.

Un projet ancien (pour le numéro 400 des Cahiers du Cinéma, en octobre 1987,
Jean-Marie Straub avait envoyé à Wim Wen­ders la traduction par Danièle Huillet de la nouvelle de Kafka), réalisé maintenant comme « comédie de chambre ». Chacals, Arabes et Européen, meute, masse, individu : des conflits immémoriaux dans le désert, une étrange affection entre ennemis de toujours. Qui résoudra l’énigme du monde dans cette «histoire d’animaux» publiée par Kafka en 1917 ?(Extrait du dossier de presse)

Gît donc bien dans le sang.
par Yannick Haenel
Regardez cette montagne, disait Cézanne : autrefois, elle était du feu. Regardez aujourd’hui ce film de Straub : il vous transmet ce feu. Car le feu — si c’est vraiment du feu — résiste au temps, il traverse les corps et les noms, il se change en voix, et vous parle.
D’abord, la voix qui résiste est celle de l’exil : l’écran est blanc, on écoute une musique de György Kurtag — un chant, en allemand : « De nou­veau, de nouveau, bannis au loin, bannis au loin ».
Apparaît une femme, elle se tient à genoux dans un appartement, les yeux fermés. La lumière éclaire son visage et ses cheveux ; elle profère une parole, entre prière et imprécation : « Je suis — dit-elle — le plus vieux chacal alentour ».
Le texte est de Kafka, il est dit en allemand ; il est question du désert, des frontières impossibles, du sang et de l’affrontement. Défile, en sous-titre, la traduction extraordinaire que Danièle Huillet a faite de ce texte : langue à la splendeur rugueuse, langue qui coupe le feu. (Ainsi la femme qui porte le texte de Kafka fait-elle aussi revenir par sa lumière la pré­sence de Danièle Huillet.)
La femme salue quelqu’un qu’elle espérait voir venir dans ce désert. C’est un homme du Nord, on ne le voit pas répondre, l’écran est noir quand il parle, on entend sa voix. La femme lui demande d’intervenir dans le conflit qui oppose les chacals aux Arabes. L’homme du Nord s’abstient. Les Arabes égorgent les bêtes, il faut que l’égorgement cesse, il faut que cesse cette saleté : la mise à mort des bêtes dont eux, chacals, sont obli­gés de manger la charogne. Elle tend à l’homme du Nord des ciseaux pour que soient égorgés à leur tour les Arabes.
Regardez les ciseaux filmés sur le plancher de l’appartement par Straub dans la lumière du désert de cette voix. Si vous ne voyez pas le feu qui raye le bois, c’est que vous n’entendez pas d’où vient cette plainte : « Ces ciseaux cheminent à travers le désert », vient dire l’Arabe qui interrompt le dialogue : « À chaque Européen, ils sont proposés ».
L’irruption de l’Arabe fait entendre une autre voix, celle qui laisse en­tendre que la plainte des Chacals est une comédie, et que la violence elle-même est une farce jouée par des rivaux, au bord du territoire qu’ils convoitent et pour lequel ils se déchirent depuis toujours. Une farce qui tourne autour de l’extermination, autour du désir d’exterminer son ennemi : « Donc enfin les ciseaux ».
Straub parvient à faire entendre la drôlerie de ce dialogue par le jeu des têtes qui se lèvent, se baissent, et défient leurs lignes ; par cette sobriété sauvage des gestes qui définit le grand humour. Comme le texte de Kaf­ka, le film de Straub est une comédie : il joue sur la prétention de chacun des protagonistes à tenir son rôle.
Car c’est un film sur l’ennemi — sur ce qu’il en est, crûment, de parler de son ennemi. Sur : dire du mal. Sur : la diffamation. Est-il possible, comme le demande le chacal, de « mettre fin au conflit qui déchire le monde » sans en passer par le sang ?
Prendre la parole, c’est viser un ennemi, le serrer entre ses mâchoires, « prendre son sang ». Sinon, est-ce parler ? Parler consiste à retrouver le feu que Cézanne voyait sous la montagne, et ce feu est lié, disent Kafka et Straub, à la querelle — à cette querelle qui à la fois fonde les partages et les empêche. Car il n’est pas sûr que la conciliation existe ; il n’est pas sûr qu’il soit bon qu’elle existe. Comprenez cela : la violence est aussi quelque chose qui aide.
Querelle entre les langues, querelle entre les images, querelle entre Moïse et Aaron, entre le ciel et la terre, entre les animaux et les hommes, entre ceux qui tuent les bêtes et ceux qui mangent les charognes, entre l’exil et la patrie. Querelle qui ne peut s’arrêter. Querelle fondée sur un amour très secret pour l’ennemi : « Merveilleuses bêtes, n’est-ce pas ? », dit à la fin l’Arabe en parlant des chacals.
Franz Kafka a publié ce texte en 1917, c’est-à-dire en pleine guerre mon­diale, dans Le Juif, la revue de Martin Buber. Il demande à celui-ci de ne pas lire ce texte comme une allégorie : c’est, dit-il, une histoire d’ani­maux.
Chez Kafka, l’animal est précisément ce qui échappe au cadre (à la loi) ; il est tout entier mouvement et liberté — mouvement qui erre, liberté qui creuse : pour la parole, devenir animal, c’est entrer dans ce grand territoire.
Celui qui, voyant ce film, croira y voir un point de vue sur le conflit israélo-palestinien, fera donc bien d’aller voir ailleurs.
© a.t. pour independencia 2011
(Extrait du dossier de presse)

 

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